Le Ciné-Club Jean Vigo, le plus ancien ciné-club de Montpellier, propose des films du patrimoine cinématographique mondial en version originale sous-titrée. Chaque film est précédé d’une présentation et suivi d’un débat avec le public. Le Ciné-Club Jean Vigo contribue ainsi à la connaissance de l’histoire du cinéma.
Editorial : Voyages en utopie
« Utopie », ce mot forgé en 1516 par l’humaniste anglais Thomas More à partir des mots grecs « ou » (non), et « topos » (lieu), se traduit littéralement par « non-lieu » ou « lieu qui n’existe pas ». Dans l’apologue éponyme, « Utopie » est une île imaginaire, site d’une république idéale conçue par More en contraste avec la réalité politique violente et chaotique de son époque. Dès son origine donc, l’idée d’utopie oscille entre l’incarnation d’un idéal politique à construire et un espace imaginaire dont le mode d’existence ne peut être que la fiction. De là vient, dans des films comme Les Chemins de l’Espérance ou Excalibur, l’étroite association de l’utopie avec des motifs comme le voyage ou la quête qui la mettent à distance et la désignent comme une aspiration plutôt que comme un fait acquis, ainsi qu’avec le rêve qui en rappelle l’irréalité.
Rêve d’un monde meilleur, l’utopie, souvent assimilée à l’idéal, n’en est pas moins ambivalente. Déjà chez Thomas More, la perfection de l’ordre social utopique a des allures de société totalitaire dystopique et il en faut peu pour que le rêve, comme dans Brazil de Terry Gilliam, se transforme en cauchemar. Plus que son opposé, la dystopie est une variation de l’utopie. Appel à transformer le monde ou mise en garde contre des dérives politiques ou technologiques, l’utopie n’en reste pas moins une région de l’imaginaire, une puissance créative dont l’art n’a jamais cessé de se nourrir.
En tant que système de projection, le cinéma rend présent sur la surface de l’écran un espace-temps qui n’est pas le nôtre. Il est, à ce titre, une merveilleuse machine capable de susciter des espaces imaginaires, utopiques ou dystopiques abstraits de la réalité concrète : de l’Inde idéalisée en studio du Narcisse Noir, aux espaces oniriques et labyrinthiques du Procès de Welles créés dans l’ancienne gare d’Orsay.
L’élan utopique, tant dans son versant idéaliste que cauchemardesque, a travaillé le cinéma dès ses origines. Cette technologie issue de la modernité a pu être vue à la fois comme la prophétie hallucinée d’un nouvel art et d’une nouvelle société dont Dziga Vertov dans L’Homme à la caméra s’est fait le héraut, et aussi comme l’accomplissement des utopies artistiques des siècles précédents, du miracle de la saisie et restitution du mouvement au mythe romantique de l’œuvre d’art totale.
Hadrien Fontanaud

